L’énergie du paradoxe, de Jacqueline Barus-Michel

Note de lecture, par Jean-Emile Berret

Jacqueline Barus-Michel est professeure émérite de psychologie sociale à l’Université de Paris-Diderot. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Crises avec Luc Ridel et Florence Giust-Desprairies, et Le Sujet social. Par ailleurs, elle codirige avec Gilles Amado la « Nouvelle Revue de Psychosociologie » du CIRFIP.

L’auteure nous propose une promenade savante et non dénuée d’humour, au pays des paradoxes. Partant du constat que l’on retrouve ce mot très fréquemment dans les journaux, elle nous donne les clefs pour comprendre les ressorts essentiels du paradoxe. Ce faisant, elle nous livre une analyse érudite en mobilisant non seulement les sciences sociales, mais aussi les mathématiques, la physique, l’astrophysique. L’apport essentiel de Jacqueline Barus-Michel est de nous montrer que le paradoxe est d’abord porteur d’énergie.

De ce livre dense et qui nous invite à penser, je vais extraire quelques points que je souhaite partager : tout d’abord qu’est-ce qu’un paradoxe ? Je ferai ensuite le lien entre paradoxe et énergie et terminerai enfin par un aspect plus concret, qui est à quoi peut nous servir cette recherche fondamentale, comment pouvons mettre au travail le paradoxe ?

Qu’est-ce qu’un paradoxe ? En logique, nous dit l’auteure, il désigne des pièges pour la raison qui posent une chose et son contraire, que ce soit maladresse d’expression, jeu de langage ou injonction perverse. L’auteure de poursuivre que le paradoxe reste une impasse dont on ne peut sortir parce que les deux termes sont non-dissociables. Ils forment un cercle fermé, sans issue, résumé dans le paradoxe du menteur qui déclare, tel le crétois Epiménide : « tous les crétois sont des menteurs », infirmant pour toujours ce qu’il est en train d’affirmer. Le temps est suspendu. Le faux est vrai, en même temps que le vrai est faux. C’est le moment où la logique se renie, où la raison devient folle, où plus aucun échange n’est possible. Voilà qui perturbe notre pensée rationnelle, et provoque sourire, doute, interrogation…

Plus près de nous, l’école de Palo-Alto a mis en évidence le paradoxe, comme un message qui, en même temps, interdit ce qu’il ordonne et ordonne ce qu’il interdit. L’auteure cite l’injonction bien connue : « sois spontané ». C’est un paradoxe. On ne peut pas en effet être spontané sur ordonnance et par obéissance. De même, enjoindre « si tu m’aimes, va-t’en ! », quand l’éloignement est le contraire de l’amour, piège le destinataire d’un tel message, surtout s’il est un enfant en besoin d’amour. Le paradoxe de la double contrainte sévit au niveau cognitif aussi bien qu’un niveau affectif, et le sujet se trouve englué sans qu’aucun choix ne soit possible, d’autant que, selon Watzlawick, le message paradoxal est connoté d’une menace de perte d’amour.

Notons que ce message est émis par une personne qui a autorité sur l’autre. Il semble qu’on oublie souvent qu’il existe donc une figure de pouvoir qui émet un discours que l’autre est obligé d’entendre et qui en même temps l’anéantit. L’effet produit serait donc pervers. Pour l’auteure, le paradoxe ne s’appréhende donc pas simplement sur le mode logique que nous avons évoqué. On doit l’aborder tout autant sur le mode existentiel, celui des expériences vécues.

L’énergie du paradoxe Il y a donc dans le paradoxe quelque chose qui saisit, sans qu’on en soit l’auteur ou même l’interlocuteur. Le sens même de cette contradiction semble perdu. Ce constat est fondamental. L’absence de sens, ajoute-elle, fait qu’on a l’impression de « sortir de l’humain ». Sortir de l’humain, c’est ce qui rend fou…

A ce moment du livre, l’auteure raisonne de façon paradoxale, et son propos exacerbe notre curiosité : cette coexistence des contraires, qu’on ne veut pas reconnaitre, est constante en réalité. Non seulement, le paradoxe ou la contradiction sont universelles, ajoute-t-elle,  mais ils sont porteurs d’énergie. Non pas source, car, citant Lavoisier, l’énergie ne se perd, ni ne se crée, mais se transforme. Ce sont les contraires coexistants constitutifs du paradoxe provoquent une tension, une énergie dont il est porteur.

L’auteur précise que cette tension peut être :

- explosive,

- immobilisante. Elle paralyse. On revient là au double-bind.

- provocatrice, elle pousse alors à comment faire pour s’en sortir

- source de destruction, mais la destruction, l’explosion, c’est de l’énergie, qui justement peut se transformer en autre chose.

- ou source de changement, mais qui va générer d’autres paradoxes,

D’un point de vue individuel, elle identifie l’énergie retournée contre soi, qui peut être l’auto-agression, la dépression, le suicide, etc… Mais, ajoute-t-elle, cette énergie peut aussi permettre à l’individu de mobiliser ses ressources ! On voit là l’intérêt d’un tel regard pour l’analyse des tensions actuelles liées au travail, et ce qu’on appelle les risques psycho-sociaux.

Pour conclure cette partie, je garderai une métaphore proposée par Jacqueline Barus-Michel. Le paradoxe, nous dit-elle, à l’image de la marche, représente les deux jambes dont la mise en opposition rend possible le mouvement de progression du marcheur autant que le risque de déséquilibre. L’image est parlante…

Mettre au travail les paradoxes ? Mais alors, que faire de ces paradoxes que nous rencontrons dans toutes les dynamiques humaines, et particulièrement dans les organisations, dans le monde du travail ? On peut constater que la complexité des organisations modernes, dans laquelle celles -ci se noient parfois, l’accélération du temps et des technologies, multiplient les contradictions. Celles-ci font de l’organisation un nid de paradoxes (cf. ma note précédente sur le livre de JP Bouilloud). Il n’y a plus d’espace ni de temps pour que les acteurs aient la possibilité de se voir, de se parler et de coordonner ce qu’ils font. Or le paradoxe demande à être parlé, et ce pour pouvoir faire autrement.

En d’autres termes, il est essentiel de pouvoir identifier, parler, le paradoxe dans lequel on est pris, pour sortir du « filet » dans lequel il peut nous enfermer, « filet » qui peut nous écraser, nous anéantir, nous l’avons vu plus haut. En remettant du sens, du symbolique, la tension s’apaise et l’énergie peut s’orienter dans un faire plus constructif, un faire qui retrouve du faire-ensemble.

Mais comment peut-on les faire émerger ces paradoxes, et doit-on les faire émerger, pour qu’ils aillent dans le faire mieux, autrement, ensemble ? Il ne s’agit pas de tomber dans de grandes naïvetés. Conduire ce travail en organisation nécessite un dispositif d’intervention doté d’une solide colonne vertébrale. Ouvrir la parole sans précautions comporte de nombreux risques. L’auteure renvoie à ce moment aux dispositifs d’intervention de psychosociologues, qui nécessiterait un développement et une analyse qui dépasse le cadre de cette note. Je retiendrai que, pour l’auteure, les interventions ou les consultations dans les organisations se partagent entre deux types de proposition. Les unes pensent l’organisation en terme de sujets, de sens, de politique du travail, les autres de rationalité et de ressources économiques et humaines, d’efficience. Elle précise selon nous quelque chose de fondamental, qui est que ces deux types de proposition pourraient, devraient ne pas être contradictoires mais complémentaires.

D’une manière générale, on a beaucoup insisté, non sans raison, sur l’effet destructeur du paradoxe, par exemple, pour le sujet pris au piège de la contradiction jusqu’à l’implosion, comme s’il devenait le vecteur de la violence dont il était victime. Mais on a vu aussi que le paradoxe pouvait avoir des effets dynamiques tant psychiques que sociaux, fournissant l’étincelle pour penser autrement, mettre en langage et inventer d’autres manières d’être. Ainsi, le paradoxe ne pouvait pas manquer d’être paradoxal, constate l’auteure. Dans le même temps où il enserre, il nous fournit aussi le prétexte d’être humain, de faire quand même. L’énergie du paradoxe est à la fois celle du désespoir et celle de l’obstination.

Enfin, l’auteure termine son propos en écrivant de belles pages sur le livre d’Albert Camus, le mythe de Sisyphe, très éclairantes quant au sujet traité. Pour Camus, Sisyphe est condamné à hisser au haut d’une montagne un rocher qui, arrivé au sommet, retombe toujours. De le savoir et de persévérer, de le vouloir, Sisyphe devient le maître de son destin. Sa lucidité fait son orgueil et sa liberté. Il a toujours un rocher à hisser, mais il en fait son affaire. La connaissance de ce qu’ils sont et font, poursuit-elle, permet aux hommes d’en faire quelque chose : ils lui donnent eux-mêmes du sens. Chacun fait de soi un sujet et non un simple objet dans les mains d’un destin aussi paradoxal qu’il soit. «La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire». Le savoir sur ce que l’on est rend de la dignité, et peut-être de la joie.

En conclusion, ce livre nous fait prendre conscience que le paradoxe est quelque chose de courant, consubstantiel à notre nature humaine. Il n’est pas de vie sans paradoxe. Il est porteur d’énergie, et cette énergie, nous pouvons essayer d’en faire quelque chose. Il nous suggère des pistes d’action intéressantes, à discuter, celle tout d’abord de la nécessité de parler les paradoxes, puisque par le fait de les parler, nous sortons de ce dans quoi il nous enferme. A condition que cela s’inscrive dans un dispositif adéquat. Une autre piste est qu’au lieu de laisser exploser les contradictions, les paradoxes, il vaut mieux y puiser l’énergie de faire autrement, tout en sachant que l’homme comme ses rêves sont condamnés à rester inachevés.

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